Sur l’autre rive, la Doutre cultive sa différence

24/05/2021

Acculé à la modestie par l'aura et l'envergure du centre-ville situé sur l'autre rive, le quartier de la Doutre semble hésiter entre approche ou émancipation de la tutelle voisine. Or, ce faubourg angevin d'outre-Maine (d'où son nom de Doutre) peut se prévaloir d'un charme qui enchante les plus avertis des visiteurs en les embarquant pour un voyage dans le temps.

Maisons à colombages, église de la Trinité et abbaye du Ronceray cohabitent sur la place de la Laiterie
Maisons à colombages, église de la Trinité et abbaye du Ronceray cohabitent sur la place de la Laiterie

En lieu et place de l'actuel pont de Verdun qui permet de franchir la Maine et conduit vers la Doutre, il était fait mention d'un ouvrage du Haut Moyen Âge en bois érigé vers l'an 560, lequel fut remplacé en 1028 par un pont de pierres à l'initiative du comte d'Anjou, Foulque Nerra. Comme c'était la tendance à cette époque, il fut bordé de maisons, de boutiques, d'une pêcherie, et prenait même la dénomination de rue. Reconstruit en 1846 sur cette Route royale numéro 23 qui menait de Paris à Nantes, il prendra le nom de pont du Centre avant de se doter de son appellation définitive après la bataille de Verdun en 1916.

Après avoir franchi la rivière qui coupe la ville, et qu'on présente comme l'une des plus courtes de l'Hexagone, on s'extirpe de l'ombre portée du château du roi René et de la cathédrale Saint-Maurice pour un bond à remonter l'histoire. Face au pont, s'ouvre la rue Beaurepaire (du nom d'un héros de la Révolution), incontournable artère animée par des commerces de proximité et bordée de quelques maisons à colombages, dont celle de l'épicier Jean Chailloux, construite en 1424. De nos jours, de nombreuses boutiques sont logées dans ce type d'habitat marchand des XVe et XVIe siècles, ce qui contribue au caractère de la rue.

Sous les voutes du Musée Jean-Lurçat, la tapisserie du Chant du monde se révèle dans sa splendeur.
Sous les voutes du Musée Jean-Lurçat, la tapisserie du Chant du monde se révèle dans sa splendeur.

À l'épicentre du vieux quartier de la Doutre, voici la pittoresque et incontournable place de la Laiterie avec sa fontaine surmontée du buste du médecin des pauvres, le Docteur Garnier. Outre son atmosphère médiévale et ses maisons d'époque, la place se situe à une croisée de rues et de ruelles surannées, dont la pentue rue Lyonnaise, ancienne route de Rennes, tandis qu'une ouverture mène en direction du boulevard Descazeaux, artère plus récente sur laquelle se situe l'hôtel des Pénitentes, siège de l'Institut International du Théâtre/Unesco.

Toujours sur cette même place, juste après la voûte du passage de la Censerie, l'Abbaye du Ronceray (anciennement abbaye Notre-Dame-de-la-Charité) se révèle dans toute sa grâce. Œuvre majeure de l'architecture romane, cette abbatiale fut fondée par le comte d'Anjou, Foulque Nerra, de retour de l'un de ses pèlerinages à Jérusalem, et aurait ainsi contribué à la constitution d'un bourg monastique. Accolée au monastère, l'église de la Trinité fut construite peu après, afin d'offrir un vrai lieu de culte aux paroissiens. La découverte de ces deux édifices se mérite car ils pâtissent de leur position, coincés qu'ils sont par la topographie urbaine.

Vieilles pierres et maisons de charme s'épanouissent place Grégoire-Bordillon.
Vieilles pierres et maisons de charme s'épanouissent place Grégoire-Bordillon.

Avec sa monumentale tapisserie du Chant du monde, constituée de dix tableaux et positionnée en enfilade sur deux murs se faisant face, le Musée Jean-Lurçat (du nom de l'auteur de l'œuvre) demeure un haut-lieu de culture et de patrimoine de la ville. Naguère hôpital Saint-Jean, ce remarquable ensemble du XIIe siècle vaut par son architecture, sa nef aux voûtes de style gothique Plantagenêt, son cloître, son verdoyant jardin... De surcroît, cette partie nord de la Doutre accueille nombre de rues au charme disparu, où se côtoient monuments historiques, hôtels particuliers, riches demeures, communautés religieuses. On peut donc se perdre volontiers dans ces lieux sauvegardés que sont les places de la Paix et du Tertre Saint-Laurent.

À la fois discret et ouvert sur les autres, le quartier gagne également par la présence de deux centres artistiques nationaux, le Centre national de danse contemporaine (CNDC) et le Centre dramatique national (CDN), implantés au sein d'un seul et même théâtre, Le Quai. Sur l'apaisant port de plaisance de la cale de la Savatte, ce forum de béton et de baies vitrées s'impose comme un fleuron national des arts vivants... Atouts  notoires du calendrier, nombre de rendez-vous ponctuels et populaires comme Tempo Rives, la Foire Saint-Martin, les marchés de la place Grégoire-Bordillon et de la place Bichon, viennent ajouter à l'âme d'un quartier assurément plus dynamique que timoré.