Retour sur les années de plomb en Italie

08/06/2021

Le anni di piombo, autrement appelées les années de plomb, représentent une période véritablement traumatisante pour le peuple Italien. Alors que l'on y assiste en parallèle au mouvement étudiant et aux révoltes ouvrières, la décennie des années 1970 est un épisode particulièrement violent et marquant de l'histoire du pays. Retour sur un contexte politique sous tension ainsi qu'un affrontement entre les partis italiens et l'autorité.

Les manifestations se multiplient chez les étudiants et les travailleurs.
Les manifestations se multiplient chez les étudiants et les travailleurs.

Un contexte économique particulier

A l'aube des années 1970, la situation financière et économique de l'Italie est particulièrement favorable au bon développement du pays. Après ce que l'on appelle le miracolo economico (ou boom economico), l'Italie est transformée : cet équivalent des 30 Glorieuses débute dans les années 1950, pour se terminer vers 1965, et permet notamment au PIB national de voir son chiffre augmenter de 5 à 6% chaque année. Période de grand développement de l'industrie, le miracle économique permet également à l'Italie de devenir le théâtre d'une forte croissance et d'une expansion des régions industrielles, contribuant entre autres à l'élévation du niveau de vie des habitants. Ce que l'on appelle le « triangolo industriale » (triangle industriel) est délimité par les métropoles de Milan, Turin et Gènes, et représente une région particulièrement dynamique sur le plan de l'industrie. Néanmoins, et malgré une certaine prospérité au Nord du pays, le Sud peine à suivre le rythme et ne se voit pas bénéficiaire du bien-être qui découle du miracle économique (avec une surcharge des demandeurs d'emplois sur les postes disponibles).

Progrès sanitaires, baisse de la mortalité infantile, sentiment d'union entre les régions grâce à une langue commune : l'Italie se stabilise dans les années 1960 lorsque le Parti Communiste prend davantage d'ampleur, attirant ainsi les inquiétudes de l'extrême droite. Et alors que les étudiants manifestent et que les ouvriers se soulèvent dans le but de renouveler les conventions collectives, la violence devient proéminente au sein des rassemblements, allant jusqu'à une issue fatale pour un grand nombre des participants. On commence dès lors, à la fin de la décennie, à parler d'affrontements plutôt que de manifestations, puisque l'aspect pacifiste disparait majoritairement des revendications.

L’attentat de la gare de Bologne qui fit 85 morts et plus de 200 blessés.
L’attentat de la gare de Bologne qui fit 85 morts et plus de 200 blessés.

Une violence politique jusque-là inédite

Entre les années 1968 et 1974, l'on recense un total de 144 attentats (alors appelés attentati), qui débutent leur multiplication au travers du pays et qui sont les témoins d'une violence inouïe. Avec pour auteurs les organisations communistes et/ou anarchistes d'un côté, les groupes néo-fascistes de l'autre, ces violentes actions divisent une population italienne alors écroulée sous les tensions et déchirée entre les partis. En ce début des années 1970, de nombreux attentats à la bombe sont notamment organisés par l'extrême droite, qui cherche précisément à mettre en exergue ce sentiment d'insécurité des habitants afin de pousser la Démocratie Chrétienne à adopter un régime plus autoritaire. Des organisations radicales (telles que Ordine Nuovo ou Avanguardia Nazionale) témoignent d'un héritage direct de la culture du fascisme italien, et seront à l'origine de massacres comme celui de Milan en 1969, ou celui de la gare de Bologne en 1980. Afin de renforcer la « menace communiste », les autorités publiques, elles, imputent volontairement des attentats néo-fascistes à l'extrême gauche, tandis que ces derniers identifient clairement leur cible au cœur de l'autorité plutôt que de réaliser des attentats à l'aveugle.

Ces allers et retours entre partis politiques, parsemés sous une violence inédite et particulièrement dévastatrice, plongent alors l'Italie dans une dangereuse période de tension. C'est en 1977 que la violence escalade de nouveau, lorsque les manifestations engendrent une guérilla urbaine et qu'une puissante contestation de la jeunesse se met en marche. Un an plus tard, c'est l'enlèvement, la séquestration ainsi que l'assassinat d'Aldo Moro, alors président de la Démocratie Chrétienne, par les Brigades Rouges (organisation terroriste d'extrême gauche créée par Curcio et Franceschini) qui représentent l'apogée de la violence et de la division de l'opinion italienne. Cette organisation (célèbre pour avoir visé de nombreux représentants des autorités) et comme beaucoup d'autres d'extrême gauche à cette époque telles que Potere Operaio ou Lotta Continua, craint un coup de force du parti opposé à l'instar des dictatures de Grèce et du Chili, ce qui explique en partie la montée en puissance du terrorisme de gauche en Italie plus que dans n'importe quel autre pays d'Europe. Cette peur qui les hante est également alimentée par l'impunité des auteurs de crimes de l'extrême droite, de la gravité et fatalité des leurs attentats, ainsi que par leur grande complicité avec certains secteurs de l'État. De nombreux actes terroristes et attentats sont donc imputables également à l'extrême droite, qui a elle aussi fait preuve d'une violence inédite et ravageuse dans une Italie profondément choquée et déstabilisée.

L’assassinat de l’homme d’État, Aldo Moro, par les Brigades rouges va sidérer toute l’Italie.
L’assassinat de l’homme d’État, Aldo Moro, par les Brigades rouges va sidérer toute l’Italie.

Une Italie qui œuvre vers l'apaisement

La part de l'opinion publique axée de gauche se voit totalement désemparée face à la violence de l'assassinat d'Aldo Moro, qui marque un tournant dans les années de plomb en Italie. Alors qu'elle demeurait jusque-là favorable aux mouvements révolutionnaires, la gauche du peuple finit par les désapprouver entièrement. Et lorsque que le Ministre de l'Intérieur Francesco Cossiga démissionne en 1978, c'est Carlo Alberto dalla Chiesa qui prendra ensuite la tête de la coordination de la lutte anti-terrorisme. A la fin de la décennie, la violence n'apparait plus comme moyen efficace pour la lutte sociale, et l'on cherche à contourner les pratiques agressives et meurtrières des années passées. Certains attentats subsisteront néanmoins, sans pour autant parvenir à déstabiliser les autorités : l'unité des partis politiques qui suivra, ainsi que l'adoption de lois pour la dissociation des groupes terroristes permettront une situation axée vers l'apaisement général qui se profilera à l'aube des années 1980.

Épisode marquant autant que traumatisant, les années de plomb constituent une période capitale de l'histoire italienne. Étalées sur un peu plus d'une décennie (de la fin des années 60 au début des 80), elles sont le théâtre d'une montée en tension des organisations extrémistes contre les autorités, aboutissant alors à une vague de violence politique exceptionnelle et à un niveau d'agressions jusqu'alors rarement observé dans le pays. L'intensité des affrontements résulte en un total de plus de 360 morts entre 1969 et 1980, et la longévité du mouvement le singularise en Europe (le dernier homicide des Nouvelles Brigades Rouges a été recensé en 2002). Ces actions sur l'opinion et les institutions sous formes extrêmes de violence constituent donc les « années de plomb », expression popularisée par le film éponyme de Margerethe von Trotta et adoptée pour désigner ces années marquées par la radicalisation ainsi que la terreur engendrée par les mouvements politiques en Italie.

Exemple d'ouvrage pour en savoir plus : « L'Italie des années de plomb ».

Par Nina Malleret